À Ouagadougou, le mobile money ne ressemble plus à une innovation qui s'ajoute aux habitudes financières existantes, il en tient désormais lieu. Avec un taux de bancarisation inférieur à 18 % et une pénétration mobile qui dépasse 80 % de la population adulte, le paiement par téléphone s'est imposé comme le principal moyen de paiement électronique accessible à une large partie des citoyens. Plus de 10 millions de comptes mobile money actifs sont recensés en 2026, pour une population estimée à 24 millions d'habitants, un chiffre qui dépasse largement celui de la population bancarisée du pays.
Sur le terrain, cette réalité se traduit par un rapport très concret à la sécurité. Un usager rencontré à Ouagadougou explique préférer le mobile money parce qu'il n'aime pas circuler avec des liquidités. Ce mode de paiement lui confère, selon ses mots, davantage de sécurité. Ce témoignage individuel rejoint une tendance plus large observée dans les échanges quotidiens, où le téléphone facilite désormais aussi bien les achats en commerce que les transferts entre particuliers.
Pour les commerçants, cette bascule répond à une contrainte plus ancienne encore que la question de la sécurité personnelle, celle de la confiance dans les transactions elles-mêmes. Un agent commercial rapporte avoir été confronté à des clients qui, après un dépôt en liquide, prétextaient une erreur pour bloquer leur transfert une fois repartis. Une manœuvre qu'il juge impossible avec le mobile money, où les retraits restent gratuits et la gestion des comptes plus simple. Le paiement mobile fonctionne ici moins comme un gadget de modernité que comme un dispositif de protection contre une fraude que personne d'autre ne viendrait sanctionner.
Cette dépendance croissante n'est pas propre aux commerçants. Un autre témoignage évoque un quotidien profondément bouleversé si le mobile money venait à disparaître, un scénario qui, formulé ainsi, révèle l'ampleur réelle de la bascule opérée. Ce n'est plus un service parmi d'autres que les Burkinabè utiliseraient par commodité, c'est une infrastructure dont l'économie informelle et les échanges du quotidien dépendent désormais directement.
Un marché que les analyses régionales continuent de sous-estimer
Ce constat terrain contraste pourtant avec la manière dont le Burkina Faso est généralement traité dans les analyses économiques régionales. Selon l'un des trois opérateurs présents dans le pays, le marché burkinabè reste souvent sous-évalué dans les études consacrées au commerce électronique de l'UEMOA, alors même que ses plus de 10 millions de comptes actifs et sa pénétration mobile supérieure à 80 % en font, selon lui, un vivier de clients digitaux considérable.
Cet écart entre la réalité observée sur le terrain et la place accordée au pays dans les analyses régionales interroge la manière dont les études sectorielles continuent de se concentrer sur les grandes places financières de l'Union, quand une part importante de la transformation numérique du continent s'opère justement dans des marchés considérés, à tort, comme secondaires.
Orange Money Burkina Faso, présent aux côtés de Moov Money Burkina Faso et Coris Money, résume la situation sans détour, la faible pénétration bancaire signifie que le mobile money constitue souvent le principal moyen de paiement électronique disponible pour les clients. Cette phrase, prononcée par un acteur du secteur lui-même, transforme ce qui pourrait passer pour un simple avantage commercial en constat structurel sur l'état du système financier burkinabè.
Le téléphone s'est ainsi imposé, dans les faits sinon dans les discours économiques dominants, comme le nouveau portefeuille des Burkinabè. Ce basculement ne relève plus seulement d'une préférence de consommation, il traduit aussi l'absence d'alternative pour une majorité de la population. Reconnaître cette réalité suppose de cesser de mesurer le mobile money burkinabè à l'aune d'une innovation de confort, pour le traiter enfin comme ce qu'il est devenu sur le terrain, une infrastructure financière de référence dans les échanges quotidiens du pays.

Par Pistis Kayembe


