Le rapport annuel 2025 de la Commission bancaire de l'UEMOA confirme un chiffre qui circule depuis plusieurs années sans véritable évolution. Sur les 172,9 millions de comptes de monnaie électronique ouverts auprès des établissements spécialisés de l'Union au 31 décembre, 112,3 millions n'ont enregistré aucune transaction depuis 90 jours. Cette proportion de comptes inactifs, 64,9 % du parc, était de 65 % un an plus tôt. Elle n'a donc pratiquement pas bougé, alors que presque tous les autres indicateurs du secteur ont fortement progressé sur la même période.
Cette stabilité mérite qu'on s'y attarde, car elle contraste avec l'image d'un marché en pleine expansion que suggèrent les autres chiffres du rapport. La valeur des transactions a augmenté de 31,4 % en un an, l'encours de monnaie électronique de 35,2 % et le réseau de distribution de 32 %. Un secteur qui progresse aussi vite sur presque tous ses fronts et reste pourtant figé sur son taux d'activité ne connaît pas une croissance homogène. Son développement repose sur une dynamique bien plus précise, qui apparaît lorsqu'on regarde ce qui se passe à l'intérieur du parc de comptes.
Les comptes actifs, ceux ayant effectué au moins une transaction dans le trimestre, sont passés de 54 millions à 60,6 millions, soit une progression de 12,0 %. Les comptes inactifs sont passés de 100,4 à 112,3 millions, soit 11,8 %. L'écart entre les deux rythmes est quasiment nul. Les chiffres disponibles ne montrent donc pas de déplacement significatif entre les deux catégories. Les établissements ont continué à accroître leur parc sans parvenir à modifier sensiblement la proportion de comptes actifs.
Pendant que cette répartition reste presque inchangée, l'intensité d'usage des comptes actifs augmente nettement. La valeur totale des transactions atteint 164 169 milliards de FCFA en 2025, contre 124 982 milliards l'année précédente, quand le volume d'opérations ne progresse que de 14,5 %, pour s'établir à 11 761 millions de transactions. La valeur croît donc deux fois plus vite que le volume, et près de trois fois plus vite que le nombre de comptes actifs. La transaction moyenne passe d'environ 12 170 à 13 950 FCFA, tandis que la valeur annuelle moyenne par compte actif dépasse désormais 2,7 millions de FCFA. Ce ne sont donc pas seulement de nouveaux utilisateurs qui font grossir le marché. Ce sont surtout ceux qui utilisent déjà ces services, avec davantage de transactions et des montants plus élevés.
Le rapport donne aussi une indication géographique sur cette concentration de la valeur. L'encours de monnaie électronique, qui atteint 1 923,2 milliards de FCFA fin 2025, est détenu à 29,7 % par les établissements du Sénégal, à 25,9 % par ceux du Burkina Faso, à 23,5 % par ceux de la Côte d'Ivoire et à 10,2 % par ceux du Bénin. La croissance du secteur reste donc largement concentrée dans les marchés où l'usage est déjà installé, plutôt que de se disperser vers de nouveaux pays ou de nouveaux profils d'utilisateurs.
Ces deux mouvements simultanés, un taux d'activité qui reste bloqué autour d'un tiers et une valeur par compte actif qui progresse fortement, changent la façon de lire les statistiques d'inclusion financière régionale. Le nombre de comptes ouverts, longtemps présenté comme un indicateur de bancarisation numérique, mesure une porte d'entrée que beaucoup d'usagers franchissent sans poursuivre leur usage. Le taux d'activité mesure ce qui se passe une fois cette porte franchie. Et il montre qu'environ un compte sur trois a encore effectué une transaction au cours du trimestre.
Pour les banques et les opérateurs télécoms qui portent ces établissements, l'enjeu dépasse le simple constat statistique. Si l'acquisition de nouveaux comptes reproduit chaque année une proportion similaire de comptes inactifs, la priorité économique peut progressivement se déplacer vers l'approfondissement de la relation avec les utilisateurs déjà actifs, plutôt que vers une acquisition de masse qui alimente aussi largement la partie dormante du parc.
Le prochain rapport annuel dira si cette répartition continue de se reproduire. Si le taux d'activité reste autour d'un tiers pendant que la valeur par compte actif continue de croître, la question de l'inclusion financière portée par le mobile money ouest-africain ne sera plus seulement celle du nombre de comptes ouverts. Elle sera aussi de savoir pour qui, au juste, ce marché continue de croître.

Par Pistis Kayembe


