Le lancement au Sénégal du système de paiement instantané interopérable, adossé à la BCEAO, promet à l'utilisateur final des transferts en temps réel sans commission sur les petits montants. Cette gratuité affichée cache pourtant une question que peu d'analyses posent frontalement, si l'utilisateur ne paie plus, qui absorbe le coût réel d'une infrastructure de compensation, de règlement et de lutte contre la fraude qui, elle, continue de coûter cher à faire fonctionner.
Une partie de la réponse pourrait se trouver dans les commissions d'interchange que les établissements se versent entre eux. Une tarification interbancaire trop basse protégerait l'utilisateur, mais pourrait fragiliser des opérateurs qui ont investi pendant quinze ans dans des réseaux d'agents et l'acquisition de clients. Une tarification trop haute préserverait leurs marges, mais pourrait reporter le poids du système ailleurs dans la chaîne, potentiellement vers les commerçants ou vers les agents eux-mêmes sous forme de commissions réduites sur chaque opération traitée.
Les agents, grands absents du débat
Cette dernière hypothèse mérite d'être creusée, car elle concerne les acteurs les plus fragiles économiquement de tout l'écosystème. Les dizaines de milliers d'agents qui, sur le terrain, encaissent les dépôts et les retraits vivent en grande partie des commissions que leur versent Orange, Free ou Wave sur chaque transaction. Si ces opérateurs compriment leurs marges pour financer la gratuité côté utilisateur, la rémunération de ce réseau d'agents pourrait devenir l'une des variables d'ajustement, un maillon rarement mentionné quand on discute d'interopérabilité au niveau des régulateurs et des grands groupes.
Les banques commerciales, elles, abordent ce basculement en position de force relative. En rejoignant PI-SPI, elles pourraient accéder à des flux du secteur informel qu'elles captaient moins facilement jusqu'ici, tandis que les opérateurs de monnaie électronique pourraient supporter une partie de la pression sur les marges. Leur défi reste opérationnel, absorber une hausse considérable du volume de transactions traitées, avec les exigences de conformité anti-blanchiment que la BCEAO impose à tous les participants.
Au-delà du partage immédiat des commissions, un enjeu plus lourd se joue en arrière-plan. Les données de paiement générées par cette masse de transactions instantanées pourraient devenir un actif stratégique pour le crédit et le scoring, potentiellement bien plus rentable à terme que la commission par transaction elle-même. Les acteurs qui sauront transformer ce flux de données en offres de crédit à la consommation ou en produits d'épargne programmée pourraient capter une rente durable, quand ceux restés sur un modèle purement transactionnel pourraient voir leurs marges s'éroder année après année.
Ce que Pix et UPI ne garantissent pas automatiquement
Le Pix brésilien et l'UPI indien sont souvent cités comme les preuves qu'un tel dispositif fonctionne, et les chiffres confirment un vrai basculement au Brésil, où Pix représentait 54,7% de toutes les transactions de paiement au second semestre 2025, contre 30,4% pour les cartes, avec une hausse de 24,3% sur un an. L'usage des espèces y a nettement reculé sur la même période.
Ces deux réussites reposent pourtant sur des architectures très différentes, un détail que les comparaisons rapides omettent souvent. Pix est piloté par la banque centrale brésilienne, tandis que l'UPI repose sur une infrastructure opérée par NPCI avec la participation de nombreux établissements financiers. Ces différences institutionnelles rendent les comparaisons avec PI-SPI délicates, notamment en matière de gouvernance, de tarification et de partage des revenus.
Rien ne garantit que cette gouvernance multipartite, plus complexe qu'une décision centralisée de banque centrale, produira le même basculement rapide observé au Brésil. La bataille du partage des revenus dans PI-SPI ne fait que commencer, et son issue dépendra moins de la promesse de gratuité affichée à l'utilisateur que de la capacité des huit pays de l'UEMOA à s'entendre sur une répartition des coûts que, pour l'instant, personne n'a rendue publique.

Par Pistis Kayembe


