Parmi les vingt entrepreneurs sélectionnés pour la demi-finale de l'Africa's Business Heroes (ABH) 2026, qui se tiendra à Nairobi les 21 et 22 août, aucun ne représente la République démocratique du Congo. L'Égypte, le Kenya, le Nigeria, le Maroc, l'Éthiopie, l'Afrique du Sud, le Rwanda, la Tanzanie, le Bénin, la Côte d'Ivoire, Madagascar et le Ghana occupent les douze places disponibles. La RDC, elle, n'a même pas de nom à mettre sur cette absence.
Et c'est bien ça le plus gênant. Ce n'est pas une absence par manque de talent. En 2024, Tisya Mukuna, cofondatrice de La Kinoise, a atteint le Top 10 de l'ABH, la meilleure performance congolaise jamais documentée dans ce concours. Deux éditions plus tard, plus personne. Un pays qui a eu un Top 10 continental ne devrait pas disparaître aussi vite d'un Top 20.
Cette percée de 2024 n'était pas non plus un coup de chance isolé. En 2023, Gisela Van Houcke avec Zuri et Jacques Kahorha avec Yme Jibu avaient déjà atteint le Top 50. Deux années de suite, la RDC a progressé dans cette compétition. Puis plus rien. Ce genre de courbe ne raconte pas l'histoire d'un pays sans entrepreneurs, elle raconte celle d'un pays incapable de transformer un début de série en série.
Poser la question du talent, à ce stade, revient presque à se donner une excuse facile. La RDC a démontré ce qu'il fallait démontrer, deux fois. La vraie question, plus inconfortable, est de savoir ce que l'écosystème congolais a fait de ces deux victoires. A t on construit un programme pour accompagner la génération suivante après le Top 10 de Tisya Mukuna, ou a t on simplement célébré la nouvelle sur les réseaux sociaux avant de passer à autre chose ? Aucune donnée publique ne permet de trancher, mais l'absence totale de 2026 pousse fortement à se poser la question.
L'ABH ne se contente pas d'un bon discours. Le processus 2026 a inclus des visites de terrain sur chaque entreprise du Top 20 et une vérification approfondie menée par le cabinet PlusVC, confrontant chaque dossier à la réalité des équipes, des clients et des chiffres annoncés. Combien de start-up congolaises seraient aujourd'hui capables de survivre à ce niveau d'examen sans que leur comptabilité, leur gouvernance ou leurs chiffres de traction ne s'effondrent au premier regard extérieur sérieux ? La question dérange, mais elle est plus honnête que de se réfugier derrière l'idée d'un manque de chance.
La taille du marché congolais, souvent brandie comme un atout naturel, mérite d'être regardée avec plus de lucidité. Une population nombreuse ne garantit ni rentabilité, ni gouvernance solide, ni capacité à reproduire un modèle ailleurs qu'à Kinshasa. Se réfugier derrière la taille du marché, c'est souvent une manière de ne pas répondre à la vraie question, celle de savoir si l'entreprise a été construite pour survivre en dehors de ses frontières naturelles.
Le storytelling entrepreneurial pose lui aussi un problème que peu de gens veulent nommer. Convaincre un jury qui ne connaît pas Kinshasa exige de transformer une réalité opérationnelle complexe en démonstration limpide, du problème résolu jusqu'à la vision de croissance, en passant par la traction, le modèle économique et l'avantage concurrentiel. Combien d'entrepreneurs congolais ont déjà reçu une vraie préparation à ce niveau de pitch avant de se présenter devant un jury qui ne connaît ni leur ville ni leur marché ?
Le problème de la RDC n'est pas un déficit de talent, l'ABH l'a déjà démenti deux fois. C'est l'incapacité, pour l'instant, à faire de chaque percée individuelle le point de départ d'une filière plutôt qu'un exploit qu'on célèbre puis qu'on abandonne. Tisya Mukuna a montré la voie en 2024. Les incubateurs, les investisseurs locaux et les institutions qui se sont félicités de sa victoire à l'époque devraient aujourd'hui répondre à une question simple, qu'ont ils construit depuis, concrètement, pour que la RDC ne dépende plus d'un miracle individuel tous les deux ou trois ans pour exister dans ces compétitions.

Par Pistis Kayembe


