Le Maroc connaît une période favorable. L'inflation ralentit, les investissements progressent et la perspective de la Coupe du Monde de la FIFA 2030 accélère les projets d'infrastructures. Le secteur bancaire profite lui aussi de cette situation. Pourtant, un chiffre mérite que l'on s'y attarde. Fin 2024, le portefeuille mobile Chaabi Pay comptait 13,8 millions d'utilisateurs enregistrés. La dépêche précise toutefois qu'ils ne sont pas nécessairement actifs. Derrière ce chiffre spectaculaire se trouve donc une question simple, mais essentielle pour l'inclusion financière. Combien utilisent réellement le service ?
L'économie marocaine a progressé de 4,4 % en 2024, puis de 4,9 % en 2025. Bank Al-Maghrib maintient par ailleurs son taux directeur à 2,25 % depuis le troisième trimestre 2025, dans un contexte d'inflation faible. La banque centrale prévoit une croissance de 5,6 % cette année, soutenue notamment par les investissements directs étrangers, les transferts des Marocains résidant à l'étranger, le tourisme et les exportations de phosphates et d'engrais. Le pays dispose donc de nombreux atouts pour poursuivre la transformation de son économie et de son système financier.
Le secteur bancaire bénéficie de cette stabilité. Dans un rapport publié en mars 2026, McKinsey estime que la croissance du PIB, la maîtrise de l'inflation et une politique monétaire saine soutiennent la demande de crédit et réduisent les risques. Les banques ont également amélioré leur efficacité. Leur ratio moyen coût/revenu est passé de 56,6 % en 2020 à 47,4 % en 2024. Le Maroc s'est ainsi imposé comme l'un des principaux pôles bancaires du continent, avec des groupes capables de financer l'économie nationale tout en se développant à l'étranger.
C'est justement au milieu de cette réussite qu'apparaît le chiffre de Chaabi Pay. Le portefeuille mobile, exploité par M2T, filiale de paiement électronique de BCP, comptait 13,8 millions d'utilisateurs enregistrés fin 2024, contre 10,3 millions fin 2018. Mais la dépêche prend soin de préciser qu'ils ne sont pas nécessairement actifs. Cette nuance change beaucoup de choses. Un utilisateur enregistré a franchi la première étape. Cela ne signifie pas qu'il utilise régulièrement son portefeuille pour payer, transférer ou recevoir de l'argent.
Un écart que les chiffres d'inscription peuvent facilement masquer
Le problème ne concerne pas uniquement les marchés où les services financiers sont encore peu développés. Partout où les portefeuilles numériques se multiplient, le nombre d'inscriptions peut donner une image plus favorable que celle de l'usage réel. Le Maroc n'échappe donc pas à cette question. La sophistication de son système bancaire est une réalité, mais elle ne garantit pas que chaque nouveau service trouve sa place dans les pratiques quotidiennes de la population.
La demande de services financiers reste d'ailleurs importante. Selon les données citées dans la dépêche, 56 % de la population adulte possédait un compte bancaire l'an dernier, contre 42 à 44 % cinq ans auparavant. La progression est nette. Pourtant, 15 millions de Marocains n'avaient toujours pas accès à un compte bancaire en 2023, principalement des femmes et des personnes vivant en milieu rural. Le Maroc avance donc sur le terrain de la bancarisation sans avoir encore atteint une couverture financière suffisamment large.
Les différences entre hommes et femmes rendent cette situation encore plus visible. Les chiffres de l'ONU pour 2021 indiquent que 33 % des femmes marocaines détenaient un compte, contre 56 % des hommes. Vingt-trois points séparaient donc les deux groupes. L'arrivée des services numériques peut faciliter l'accès, mais elle ne fait pas disparaître automatiquement les obstacles qui éloignent encore une partie des femmes du système financier formel.
Bank Al-Maghrib mise justement sur les services numériques pour toucher davantage les femmes, les jeunes et les populations rurales. L'ouverture de comptes à distance, les portefeuilles électroniques et le paiement mobile peuvent réduire certaines barrières. Mais encore faut-il que ces services soient utilisés. Un portefeuille créé puis laissé de côté ne produit pas le même effet qu'un portefeuille utilisé pour payer une facture, envoyer de l'argent, recevoir un salaire ou effectuer régulièrement des achats. L'inclusion financière commence avec l'accès, mais elle ne s'arrête pas là.
Une croissance du crédit qui ne dit pas tout
Le crédit connaît lui aussi une forte progression. Selon Attijari Global Research, les prêts domestiques ont augmenté d'environ 8 % en 2025, leur plus forte croissance depuis 2011. Le financement des équipements a même progressé de 25 %. Cette reprise accompagne les investissements dans l'automobile, l'aéronautique, l'électronique, les batteries et les énergies renouvelables. Elle montre que les banques financent davantage l'activité économique. Elle ne permet toutefois pas de savoir si les populations encore éloignées des services financiers profitent elles aussi de cette expansion.
Les trois grands groupes marocains que sont Attijariwafa Bank, BCP et Bank of Africa ont largement dépassé les frontières nationales. Ils opèrent respectivement sur au moins 15, 18 et 20 autres marchés africains. Leurs activités hors du Maroc représentaient l'an dernier 25 %, 25 % et 40 % de leur chiffre d'affaires et de leurs actifs totaux. Cette présence donne aux banques marocaines un poids considérable sur le continent. Elle leur impose aussi de regarder au-delà du nombre de clients et de comptes ouverts. Sur chaque marché, l'usage réel des services financiers sera déterminant.
La vente par BNP Paribas de sa participation de 67 % dans BMCI à Holmarcom Finance Company va également renforcer la présence marocaine dans le capital du secteur bancaire national. L'opération, annoncée fin avril, reste soumise aux autorisations réglementaires. BNP Paribas continuera pour sa part à proposer des services de banque de financement et d'investissement au Maroc. Cette opération s'inscrit dans un paysage où les groupes marocains occupent une place de plus en plus importante, au Maroc comme dans le reste de l'Afrique.
Le système bancaire marocain conserve malgré tout des points de vigilance. Le ratio de créances non performantes avait atteint 9,06 % en 2021, après la fin des moratoires liés à la pandémie. Il se situe depuis autour de 8,3 %, selon les données reprises dans la dépêche. Bank Al-Maghrib cherche notamment à développer un marché secondaire des actifs en difficulté afin de permettre aux banques de mieux gérer ces prêts. La solidité d'un système bancaire ne se résume donc ni à sa rentabilité ni à la croissance de ses comptes.
C'est peut-être là que se trouve la principale leçon du chiffre de Chaabi Pay. 13,8 millions d'utilisateurs enregistrés donnent l'image d'une adoption massive. Mais la précision selon laquelle ces utilisateurs ne sont pas nécessairement actifs oblige à regarder le chiffre autrement. L'ouverture d'un compte est une porte d'entrée dans le système financier. Elle ne garantit pas que cette porte sera franchie régulièrement. Pour le Maroc, comme pour les marchés africains où ses banques poursuivent leur expansion, le véritable enjeu sera donc moins de compter les comptes que de mesurer ce que les utilisateurs en font réellement.

Par Pistis Kayembe


