À Dakar, des professionnels de la banque et de la finance de la zone UEMOA viennent de plaider pour un usage responsable de l'intelligence artificielle, lors d'un forum organisé par la Fédération des associations professionnelles des banques et établissements financiers de l'UEMOA. Au fil des interventions, un avertissement glissé presque en passant par François Sène, directeur national de la BCEAO pour le Sénégal, mérite pourtant bien plus d'attention que les formules convenues sur la prudence et la maîtrise technologique, celui des risques liés aux comportements synchronisés que cette technologie pourrait provoquer dans le secteur bancaire.
Concrètement, si plusieurs banques de plusieurs pays de l'union monétaire adoptent des modèles d'intelligence artificielle similaires, ou s'approvisionnent auprès des mêmes fournisseurs technologiques, elles risquent fort de réagir de façon quasi identique face aux mêmes signaux économiques. Un mouvement de marché interprété de la même manière par des dizaines d'établissements simultanément ne se contient plus comme une décision isolée, il se propage à l'échelle de toute une zone monétaire. Ce risque, purement systémique, dépasse largement la question de la fraude ou de l'accès au crédit sur laquelle le reste du discours s'est concentré.
Un vide qui contredit l'urgence affichée
Ce constat prend un relief particulier quand on observe ce qui manque cruellement au reste des échanges rapportés. Chaque intervenant appelle à un déploiement \"sécurisé\", \"responsable\", \"maîtrisé\", sans qu'aucun ne mentionne de seuil précis, de calendrier réglementaire ou d'obligation concrète à respecter. Aliou Ndiaye, secrétaire général du ministère sénégalais de l'Économie, des Finances et du Plan, évoque bien les enjeux de gouvernance, d'équité sociale et de souveraineté que soulève l'intelligence artificielle, un sujet qui aurait mérité d'être développé, mais qui reste, dans ce compte-rendu, une simple mention isolée au milieu d'un discours largement tourné vers les bonnes intentions.
Cette absence de cadre concret interroge directement la capacité du secteur à traduire ces discours en actes avant que la technologie elle-même n'impose son propre rythme. Un forum entier consacré à la prudence peut difficilement produire autre chose que des recommandations non contraignantes tant que la question des standards communs reste au milieu du gué.
C'est justement sur ce terrain que l'intervention du président de la fédération, Guy-Martial Awona, prend tout son sens. En appelant les professionnels de la banque à mutualiser leurs expériences et à rapprocher leurs pratiques, plutôt que de laisser leurs approches se disperser, Awona plaide en réalité pour que ce soient les acteurs bancaires traditionnels, ceux que sa fédération représente, qui fixent en premier les standards du secteur. Une position compréhensible venant du représentant des banques établies, mais qui laisse ouverte une question qu'aucun intervenant ne semble avoir posée frontalement, qui, des banques historiques ou des fintechs plus agiles, définira concrètement les règles du jeu si cette convergence tarde à se matérialiser.
François Sène rappelle par ailleurs que l'intelligence artificielle doit rester un outil d'aide à la décision, sans se substituer au jugement humain, une précaution de principe difficile à contester mais tout aussi difficile à faire respecter une fois la technologie déployée à grande échelle dans des dizaines d'établissements. La frontière entre outil d'aide et substitution progressive du jugement humain se dessine rarement d'un coup, elle se déplace par petites étapes, souvent invisibles au moment où elles se produisent.
Le forum doit déboucher sur des recommandations et la constitution d'un réseau régional d'acteurs spécialisés dans l'application de l'intelligence artificielle à la finance. L'intention est louable, mais la vraie mesure de son efficacité se jugera moins aux discours tenus à Dakar qu'à la capacité de la zone UEMOA à transformer l'avertissement sur les comportements synchronisés en garde-fou réglementaire concret, avant qu'un choc économique ne vienne tester, en conditions réelles, ce que ces bonnes intentions valent vraiment.

Par Pistis Kayembe


