\"Fructueuse\", \"concluants\", \"les nouvelles sont bonnes\". Le vocabulaire choisi par la ministre ivoirienne de la Culture Françoise Remarck à l'issue de la réunion interministérielle du 1er octobre avec Meta décrit une avancée vers la monétisation des contenus numériques en Côte d'Ivoire. Pourtant, aucun montant, aucun nombre de créateurs concernés, aucun seuil d'éligibilité, aucune date précise n'accompagne cette annonce. Les échanges doivent se poursuivre pour finaliser les conditions, sans que le public sache concrètement ce qui a été validé lors de cette rencontre.
Ce flou n'est pas propre à la Côte d'Ivoire, ni nécessairement suspect, les négociations commerciales de ce type restent rarement publiques avant leur conclusion. Mais il invite à replacer cette annonce dans son contexte réel, plutôt que de la prendre pour ce qu'elle affirme être.
Un rattrapage, pas une avancée pionnière
La Côte d'Ivoire n'ouvre pas une voie nouvelle. Le Nigeria et le Ghana ont obtenu l'accès à la monétisation Facebook et Instagram à partir de juin 2024, après l'avoir vue exclue pendant des années malgré des dizaines de millions d'utilisateurs Facebook dans ces deux pays. Le Kenya a suivi la même trajectoire après près d'un an de négociations entre le gouvernement et Meta, son président s'étant personnellement engagé sur ce dossier dès décembre 2023. L'Afrique du Sud a obtenu la monétisation Instagram en juillet 2024. Le Sénégal, le Rwanda et le Cameroun figuraient déjà, depuis février 2022, parmi les pays d'Afrique subsaharienne concernés par l'extension de Facebook Reels et les nouvelles possibilités de rémunération annoncées par Meta. L'Égypte et l'Afrique du Sud faisaient partie des tout premiers marchés africains inclus dans le programme créateurs de Meta, bien avant la plupart de leurs voisins.
La Côte d'Ivoire arrive donc après plusieurs marchés africains déjà concernés par différents dispositifs de monétisation et de rémunération de Meta, et non à l'avant-garde d'un mouvement continental, ce que l'enthousiasme de la communication gouvernementale ne précise jamais.
Ce retard relatif éclaire un autre aspect de l'annonce, l'ampleur de la mobilisation étatique nécessaire pour obtenir ce que d'autres marchés ont acquis plus directement. Une task force réunissant la Communication, le Commerce, la Transition numérique et la Culture, appuyée par la Haute Autorité pour la Communication Audiovisuelle, négocie face à une seule entreprise, qui a mené, selon le communiqué, \"des tests à la demande de l'État\" dont elle seule connaît le détail des résultats.
Cette asymétrie n'a rien d'inhabituel, Meta détermine ses critères d'éligibilité et ses modalités de monétisation pour chaque marché, quelle que soit la taille de la délégation gouvernementale en face. L'ampleur du dispositif ivoirien traduit moins un rapport de force favorable à l'État qu'une volonté politique de s'approprier visiblement ce dossier.
La contrepartie que l'annonce ne mentionne pas
Le communiqué inscrit explicitement cette ouverture dans le pilier 3 du Plan national de développement 2026-2030, sortie de l'informalité, création de champions nationaux et d'emplois décents. Cette filiation n'est pas neutre, elle signifie qu'au-delà du gain pour les créateurs, l'État attend de cette monétisation un effet de formalisation économique. Dans d'autres pays où la monétisation Meta a été introduite, la question de la fiscalité des revenus ainsi perçus s'est également posée, un sujet que l'annonce ivoirienne n'aborde à aucun moment, alors qu'il conditionne directement ce que les créateurs toucheront réellement une fois la monétisation activée.
L'enthousiasme affiché autour de cette annonce est compréhensible, des créateurs ivoiriens pourront bientôt tirer un revenu de contenus qu'ils produisent déjà. Mais entre une communication qui multiplie les superlatifs et un accord dont les termes précis restent à finaliser, la prudence invite à attendre les chiffres concrets, montants, seuils, calendrier d'éligibilité, avant de mesurer ce que cette ouverture représente réellement pour l'économie créative ivoirienne.

Par Pistis Kayembe


