Le 10 août, Revolut a annoncé avoir obtenu une licence bancaire en France, un sésame qui s'ajoute à celui décroché en mars au Royaume-Uni et qui renforce sa présence sur le marché européen. Près de deux mois plus tôt, Bank Al-Maghrib avait au contraire indiqué que les conditions n'étaient pas réunies, à ce stade, pour donner suite à l'intérêt de la fintech britannique pour le marché marocain. Deux décisions, deux marchés, une même fintech, et un contraste qui en dit long sur la manière dont l'Europe et l'Afrique négocient leur rapport à l'innovation bancaire.
En Europe, Revolut poursuit ainsi la consolidation de son statut bancaire, avec une licence française qui doit lui permettre de développer localement des produits de crédit et d'épargne. Au Maroc, la rencontre entre ses dirigeants et le wali Abdellatif Jouahri n'a pas débouché sur une demande formelle d'agrément. Le décalage n'est donc pas seulement chronologique, il traduit deux rapports de force différents face à une même entreprise.
L'argument le plus répété par les défenseurs d'une ouverture rapide repose sur l'expérience client, les frais réduits et la simplicité d'usage. Mais une Banque centrale ne compare pas une application à une autre, elle compare une entreprise à l'ensemble d'un système financier national. C'est cette différence de focale qui explique l'écart entre le débat public et la prudence institutionnelle.
En avril 2025, Revolut Bank UAB a accepté une amende de 3,5 millions d'euros infligée par la Banque de Lituanie pour des insuffisances dans son dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux. Aucun cas avéré de blanchiment n'a été identifié, mais l'épisode rappelle qu'une banque numérique reste soumise aux mêmes exigences de conformité qu'un établissement traditionnel.
Les chiffres marocains parlent avant même l'arrivée de Revolut
Les transactions par paiement mobile sont passées de 9,7 millions en 2023 à 19,7 millions en 2024, pour une valeur ayant quasiment doublé, de 2,1 à 3,9 milliards de dirhams. Fin 2025, le taux de détention d'un compte bancaire atteignait 62 %, contre 58 % un an plus tôt. Ces données affaiblissent l'idée d'un marché figé qui aurait besoin d'un acteur étranger pour se moderniser.
La prudence de Bank Al-Maghrib intervient alors que l'institution doit encore avancer sur plusieurs chantiers réglementaires majeurs, notamment les discussions avec les partenaires européens sur les transferts des MRE, les évaluations prévues par la Banque mondiale et le FMI, ainsi que l'évaluation du GAFI. Pour un régulateur africain, retarder une entrée n'est jamais neutre, mais l'accélérer sans ces garanties l'est encore moins.
Une néo-banque fonctionne avec peu d'agences et une automatisation poussée. À terme, l'arrivée d'un acteur international soulèverait également une autre question : quelle part de la chaîne de valeur bancaire serait créée localement, et quelle part pourrait être opérée depuis l'étranger ? Derrière la concurrence tarifaire se joue aussi la capacité des secteurs bancaires africains à préserver et développer leurs compétences.
Plusieurs banques marocaines ont déjà engagé leur transformation digitale. La feuille de route Maroc Digital 2030, le Guide du parcours fintech et la réflexion autour d'un e-Dirham montrent qu'un cadre se construit en parallèle du dossier Revolut. La question n'est donc pas de savoir si l'innovation viendra, mais si les acteurs nationaux l'auront anticipée.
Un signal qui dépasse largement le seul cas marocain
L'intérêt de Revolut pour le Maroc, présenté par la fintech elle-même comme une porte d'entrée vers l'Afrique, place ce dossier au centre d'un débat continental. D'autres régulateurs africains observeront la manière dont Rabat négocie ce dossier avant de recevoir, à leur tour, ce type de sollicitation.
Le report décidé par Bank Al-Maghrib peut se lire comme un choix stratégique plutôt que comme un rejet de l'innovation. Il déplace la responsabilité vers les acteurs bancaires marocains, désormais tenus d'utiliser ce délai pour rivaliser avec les meilleurs standards internationaux plutôt que de s'y soustraire durablement.
Le jour où Revolut, ou un autre acteur comparable, frappera de nouveau à la porte d'un marché africain, le débat portera-t-il encore sur la protection d'un secteur national, ou sur sa capacité réelle à affronter la concurrence à armes égales ?

Par Pistis Kayembe


